Revenir au corps est un acte politique

revenir au corps est un acte politique

C’était mon premier seule-en-scène, à l’UBU à Rennes, dans le cadre d’Orature. Je raconte mon lien à mon corps, comment certains gestes ont éclairé autrement ma réalité, comment l’intelligence du vivant m’a guidée…


Transcription :

« Je me souviens d’un après-midi avec ma grand-mère et mes cousines, je devais avoir 5 ans. Ma grand-mère nous demandait ce qu’on voulait faire dans la vie, quand on serait grandes. J’entendais les mots coiffeuse ou maîtresse. Moi, j’ai dit : « je veux marcher dans la rue sans qu’on me tienne la main ».

C’était peut-être plus qu’une parole d’enfant. Pendant des années, j’ai cherché ma liberté. Et chaque fois que je croyais l’avoir trouvée, elle prenait un nouveau visage : au début, c’était avoir un métier passion, fonder mon entreprise, puis c’est devenu être sécurisée financièrement, et enfin, avoir du temps libre. Quand j’ai eu tout ça, j’ai eu l’impression d’être arrivée au bout de ma liberté. C’était savoureux, je me sentais chanceuse. C’est à ce moment-là que j’ai découvert la danse libre.
J’ai glissé la danse dans toutes les interstices de ma vie : le soir, le week-end, pendant les vacances. Dès que je pouvais, j’enchaînais les stages, les jams, les festivals…
Et là, il y a un truc bizarre qui s’est passé : plus je me suis mise à danser, plus je me sentais emprisonnée dans mon métier. Je ne pensais pas qu’un jour, ma boîte, que j’avais mis des années à construire, que j’avais façonnée à mon image et qui maintenant fonctionnait super bien, pouvait devenir une prison dorée. Je pensais naïvement que, tant que j’étais entrepreneuse, j’avais signé pour la liberté. Puisque c’était ma boîte… J’avais surtout pas envie de rester coincée dedans, de devenir ma propre geôlière.

Un jour, j’ai entendu parler d’une école en Californie, Tamalpa, où l’on vient danser sa vie et où on apprend à accompagner autrement, à partir de l’intelligence du corps et de nos ressources créatives. Ça m’a intriguée direct. Le soir même, j’étais sur leur site web, le coeur tambourinant. J’ai mis mon entreprise Alliam en pause pendant un an et je suis partie là-bas.

Je me souviens de mon arrivée dans ce studio de danse, niché dans les collines californiennes, avec ce parquet tout tiède tellement il est gorgé de soleil, et cette vue imprenable sur le mont Tamalpais. On était une vingtaine du monde entier, à se retrouver là, à fouler le sol ensemble, à mélanger nos histoires et nos trajectoires. On danse autant avec ce qui nous habite (nos doutes, nos quêtes) qu’avec ce qui nous entoure (les arbres, les oiseaux, le vent). Je me sens en contact direct avec moi-même et aussi en peau à peau avec la terre. C’est comme une thérapie par le mouvement : je traverse la mémoire de chaque partie de mon corps et je la déplie à travers la danse, le dessin, l’écriture, la voix.
Parfois, je rencontre un noeud intérieur qui me force à m’immobiliser. Je me souviens avoir dansé ma relation amoureuse de l’époque, qui me semblait merveilleuse… (relation toxique, retournement de la main). Dans ces centimètres de mouvement où mes mains se retournent, se déplie une force incommensurable et nouvelle : la force de dire non. Briser le cycle infernal de la culpabilisation à outrance, de la fragilité dévorante, de la soumission inconsciente. Il y a des gestes qui savent. Et qui sauvent. Ce que j’ai pu traverser au-dedans, dans le vivant de mon corps, je l’ai fait au-dehors, dans le feu de la vie : j’ai dit les choses à cet homme. Maintenant, je vais marcher dans la rue, sans que tu me tiennes la main.

Je découvre la différence entre les mouvements que je fais et les mouvements qui me font.
Je posais des questions et mon corps me répondait.
Pourquoi est-ce que j’ai des difficultés à prospecter ?
Est-ce que j’ai envie d’aller habiter avec ces gens-là, dans cette maison-là ?
Qu’est-ce que ça me fait de vivre sur une planète abîmée ?

Il y avait tous ces mouvements qui répondaient à mes questions, en posant d’autres questions. Qui appelaient d’autres mouvements. Et à force j’ai fini par lire mon corps comme un livre étranger mais qui m’informe sur moi-même. C’était une manière de réfléchir en bondissant, en spiralant, en respirant, en prenant racine. En prenant appui sur l’adversité elle-même. A chaque dénouement, il y a comme des fragments de ciel qui rentrent en moi, je me sens plus vaste, plus dense, plus habitée. C’est comme si mes cellules elles-mêmes avaient retrouvé le chemin du mouvement.

Et puis, forcément à un moment, il a fallu que je retrouve le chemin du retour.

Mon retour en France a été mouvementé.

J’ai repris mon entreprise, retrouvé mes clients. Tableaux excel, vidéoprojecteurs, salle de formation, néons qui clignotent…

Mon père a fait un AVC. Face au gouffre vertigineux de la mort, tous les horizons ont été avalés. Fallait rencontrer le noir par une autre porte que celle du désespoir, alors je me suis raccrochée au vivant de mon corps. Au chevet de mon père, au 13ème étage du CHU de Caen, dans le service réanimation, j’ai chanté, dansé, dessiné, écrit.
A cette période, tout s’est rétrécit. Mon agenda est étranglé d’urgences personnelles et d’obligations professionnelles parce que je continue malgré tout à animer des formations, des séminaires. Je me sens essorée. Je n’ai plus de jus mais je tiens debout, encore. Je n’arrive plus à interroger mon corps… ou disons qu’il me répond toujours la même chose : j’ai une image persistante qui m’assaille où je me vois en train de m’effondrer. Ce petit film m’arrive dans les moments où je dois tenir le plus : quand je porte ma valise dans les escaliers du métro, quand je pédale à fond pour arriver à l’heure à un rdv… ça me perturbe quelques secondes et je continue de faire ce que j’ai à faire.
Jusqu’à ce jour de novembre 2021 où l’image est plus forte que moi. Elle s’immisce dans toutes mes cellules et me fait tomber. Ou bien c’est moi qui me laisse tomber.
Comment est-ce que j’avais pu perdre mon lien à mon corps, alors même que c’était ça, que j’essayais de transmettre, de toutes mes forces ? Peut-être que j’avais cru posséder des techniques… mais les techniques n’étaient pas le coeur de ma pratique. Je sens que cet effondrement est salutaire. Il me dit : hé, la Californie ça peut pas juste une parenthèse. Tu peux pas revenir et reprendre Alliam exactement comme avant. Ce territoire initiatique, tu as besoin de le ramener avec toi. En toi. Pas juste de lui tenir la main, pas juste de le tenir entre tes doigts comme une carte postale.

Je me souviens, dans les derniers moments de mon année californienne, d’une session de coaching par le mouvement qui m’avait bouleversée, sur la thématique du « retour en France ». Je me mets en lien avec le sujet, j’entre dans l’expérience et je commence à être saisie à la gorge, à ouvrir la bouche autant que je peux pour laisser passer de l’air mais c’est comme si plus rien ne pouvait circuler et que j’allais étouffer à petit feu. J’avais en parallèle des images qui me venaient, d’incendie, de flammes, je me sentais habitée par la violence du monde. Les seuls mots que j’ai pu prononcer, c’était « I can’t breathe » je ne peux pas respirer. Et la session s’est terminée. Je ne savais pas bien quoi en tirer car ça contrastait radicalement avec mon sentiment du moment, à cette période où je me sentais alignée, puissante, en joie d’avoir trouvé ce qui me fait vibrer et d’être sur le point de le partager. C’était la 1ère fois que le vécu corporel qui venait éclairer le sujet ne me parlait pas : où je me suis dit « bah là, franchement, mon corps je pense qu’il est un peu à côté de la plaque ». Quelques heures après la session, je vais sur le site du new york times pour regarder les infos. Et là je vois en une un article qui titrait « I can’t breathe : les derniers mots de George Floyd ». George Floyd, c’était un homme afro-américain de 46 ans, qui est mort étouffé sous le genou d’un policier blanc, dans une lente agonie qui a été filmée. Sa mort a déclenché un soutien immense, la colère s’est exprimée dans des incendies à travers le pays.
Moi prise à la gorge, I can’t breathe, les flammes. Tout d’un coup, tout faisait sens… //et là pour certaines personnes dans la salle, c’est peut-être le contraire, c’est le moment où je vous perds, où ça devient trop perché pour vous. Et c’est OK de pas me suivre sur la suite// Pour moi, je ne m’explique pas cette coïncidence, autrement que par l’intuition que ce jour-là mon corps a dansé au-delà de moi, il a résonné avec plus vaste, il a capté une réalité terrible qui se déroulait au même moment que ma session de coaching et il a senti que c’était ça, le plus important, que c’était ça, que je devais voir. Prendre enfin conscience de mes privilèges de blanche, de façon viscérale.
Moi qui rêvait de marcher dans la rue sans que personne ne me tienne la main, il fallait que je sache que d’autres rêvent de marcher dans la rue sans que personne ne les prenne à la gorge. Il fallait pas seulement que je le sache, mais que je le sente, que je le vive.

Alors je suis sortie marcher dans la rue, avec des milliers de gens. Là, j’ai eu tellement besoin de tenir des mains, plein de mains. On faisait corps, ensemble dans le cortège. Black lives matter ! On déferlait, reliés. J’ai senti la puissance de résistance de nos corps.
Et j’ai compris : oui, mon corps est encore plus que le lieu de mon identité profonde, mon corps est une porte ouverte sur le monde. Oui, nos corps sont poreux, la peau n’est pas leur frontière.

Revenir au corps, ce n’est pas un acte égoïste, ce n’est pas une démarche autocentrée, ce n’est pas une affaire de développement personnel, c’est pas une histoire de récupérer de l’énergie pour assurer la visio de 17h. Revenir au corps, c’est revenir au sensible, au vivant, à notre première terre. C’est un acte politique, subversif, révolutionnaire…

Peut-être que j’ai été conditionnée pour vouloir marcher dans la rue sans qu’on me tienne la main mais au fond, si je m’écoute aujourd’hui, ce que je veux faire, c’est pas tant marcher dans la rue sans qu’on me tienne la main, c’est plutôt danser à même la terre et sentir tous mes liens ».